L'interprétation au T.P.I.Y.

Toutes les époques ont connu la guerre. L'époque moderne connaît aussi les tribunaux internationaux, chargés de rendre le droit après les guerres. Depuis Nuremberg, les interprètes de conférence y ass

Le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (T.P.I.Y), créé en 1993, juge des personnes et n'est pas saisi, comme c'est le cas de la Cour internationale de justice (C.I.J.), de différends opposant des entités, nationales ou régionales. Si la Cour de justice des Communautés européennes et la Cour européenne des droits de l'homme peuvent connaître de litiges ayant à leur origine des plaintes déposées par des personnes, elles ne statuent pas sur la responsabilité pénale individuelle.

La différence est d'importance. Nos collègues, free lance et fonctionnaires, qui travaillent dans ces institutions, interviennent au stade des plaidoiries et réquisitoire et du prononcé du jugement, mais pas de la présentation des moyens de preuve, à charge et à décharge, à travers la comparution de témoins ou de victimes.

L'aspect de l'émotion leur est dès lors épargné.

Le TPIY est au confluent des deux grandes traditions juridiques que sont le droit civil et la Common law et "dit", par sa pratique, un nouveau type de droit, le droit pénal international.

Créé par le Conseil de sécurité des Nations Unies afin de permettre l'administration équitable d'une justice internationale face à des allégations de génocide et de crimes contre l'humanité notamment, le TPIY réunit des juges, des représentants de l'accusation et de la défense de toutes les nationalités.

Nous sommes là pour leur permettre de se comprendre. C'est une responsabilité énorme qui repose sur nos épaules de généralistes.

Le français et l'anglais sont les deux langues officielles du Tribunal mais il est certain que la langue, déjà en soi composite d'un pays qui l'était tout autant, est au centre des débats.

Rebaptisé "b/c/s"(bosniaque/croate/serbe), le serbo-croate était et demeure une langue "exotique". Il fallait veiller à une interprétation de qualité à partir de et vers cette langue dans le prétoire, mais également assurer la traduction de tous les documents intervenant à toutes les phases de la procédure judiciaire, depuis l'acte d'accusation et les pièces jointes, communiquées à la défense avant l'ouverture du procès, jusqu'au jugement en première instance et à l'arrêt d'appel, sans oublier le recrutement des interprètes de "terrain", qui ont sans doute la besogne la plus dure de toutes, celle d'accompagner les enquêteurs dans leurs missions auprès des victimes et des témoins, ou au cours d'exhumations.

Les responsables de la Section des services linguistiques et de conférence (CLSS) font face à une tâche herculéenne, tant elle est complexe, et dont nous, interprètes de prétoire, n'avons pas toujours conscience, puisque l'impératif de confidentialité est le principe directeur à tous les niveaux du service.

À l'ouverture du premier procès, le 7 mai 1996, tout faisait problème : parlait-on du versement d'une pièce au dossier ? Que devenaient les notions d'"opstina", de "municipalité", de "peuples" et de "nationalités" au sein d'un même pays ? Comment transmettre dans une langue compréhensible pour des esprits occidentaux le découpage conceptuel et sémantique d'un pays-passerelle entre deux visions du monde, dont toutes les facettes de l'organisation politique, administrative, économique, sociale, militaire et judiciaire apparaissent à travers les dépositions des témoins, leur récit des événements et les interventions des parties ?

Au fil des procédures, les notions se précisent, les glossaires prennent forme, mais les difficultés demeurent. Elles sont de plusieurs ordres.

L'harmonisation des concepts de droit civil et de Common law reste le principal point d'achoppement.

Nous avons des juges et des représentants du Bureau du Procureur qui viennent d'Australie, des États-Unis, d'Angleterre, d'Inde, d'Asie et d'Afrique et qui, chacun, s'expriment dans la tradition anglo-saxonne spécifique à leur pays d'origine. La tradition romano-germanique, encore dite "civiliste", est forcément plus unifiée mais sa conversion dans le système de pensée des juristes de Common law n'en est pas pour autant plus aisée. La défense des accusés , quant à elle, est assurée par des avocats "b/c/s" de culture civiliste ou nés et formés à l'étranger, surtout aux États-Unis.

Lors de la phase préalable au procès, les parties déposent des exceptions préjudicielles qui font l'objet d'échanges d'écritures suivies de conclusions orales exposées à l'audience. Rythme soutenu, accents divers, avalanche de concepts denses, niveau de concentration épuisant.

Cependant, les arguties juridiques risquent de fuser à tout moment d'une audience, à l'occasion d'une objection, au milieu d'un témoignage poignant. Il est difficile de passer d'un mode d'interprétation à l'autre.

La description d'incidents et de lieux, la localisation d'objets dans l'espace sont souvent une source de difficultés inattendues. En effet, l'interprète de conférence intervient généralement dans un cadre codifié, dans un registre, abstrait ou technique, circonscrits par un sujet précis et des circonstances déterminées (organisateur, lieu, participants).

Se succèdent à la barre des hommes politiques et militaires du plus haut rang, des témoins et victimes des événements, des experts de la psychologie du traumatisme, de la balistique extérieure, du droit constitutionnel, ou encore des journalistes de télévision sur le terrain au moment des faits. Dans le meilleur des cas, nous sommes informés du type de témoignage la veille de la comparution, ceci pour des raisons manifestes de confidentialité et de protection des témoins.

Dans le contexte d'une conférence, qu'il s'agisse d'une réunion d'assureurs ou d'experts scientifiques, rares sont les moments où l'interprète est pris par un excès d'empathie et risque de se départir de la distance nécessaire au métier.

J'ai beaucoup d'admiration pour mes excellents collègues originaires de l'ex-Yougoslavie qui font toujours preuve d'une impartialité exemplaire et j'avoue que, personnellement, il m'est parfois difficile de ne pas céder à l'émotion.

Comment oublier cette mère se tournant vers ses voisins assis, pétrifiés, au banc des accusés, pour les supplier de lui dire où se trouve son fils, avec qui ils avaient, deux semaines à peine avant le massacre, célébré une fête religieuse ? Ou le regard de ces jeunes femmes, soumises au sortir de l'enfance, à des mois d'esclavage sexuel ? S'y lisait l'anéantissement de l'innocence, de la confiance en soi, en la bonté de l'être.

Au côtoiement quotidien de l'horreur, s'ajoutent des écueils plus techniques, telle la question de la littéralité.

Notre travail consiste, ici comme ailleurs, à appréhender et à véhiculer le message, l'intention de l'orateur, mais il nous faut davantage "coller" au contenu afin de garantir l'exactitude factuelle et la simultanéité dans le rythme des échanges tout en soutenant l'attention des juges des faits et des parties pendant six heures d'audience dans des procès qui peuvent durer deux ans.

Le dialogue et ses chassés-croisés, ses interruptions inopinées, prévaut dans les débats contradictoires.

Pas question d'avoir la moindre hésitation, le moinde écart de concentration.

Il y a aussi la contrainte du compte rendu d'audience, du dossier qui se constitue au fil des dépositions des témoins et des pièces à conviction introduites par leur truchement. Souvent, ce sont des documents, placés sur le rétro-projecteur, qu'il faut traduire à vue, des enregistrements vidéo ou des extraits de reportages télévisés contemporains des événements.

La cabine anglaise "crée" le compte rendu d'audience qui défile en temps réel sur les écrans du prétoire et des cabines. L'affichage concomitant du texte français, s'il est techniquement possible, n'est pas encore une réalité.

Les débats sont transmis à tous les médias avec une demi-heure de différé, ce qui permet d'apporter les éventuelles corrections de fond et de forme et les expurgations nécessaires à la protection des témoins. Tous les débats sont enregistrés dans les trois langues, et le CLSS est parfois appelé à vérifier l'interprétation et, le cas échéant, à écrire un mémorandum (qui sera versé a dossier de l'affaire) signalant les corrections à apporter. Cette "transparence" de l'interprétation accroît encore la responsabilité des interprètes.

Pas question non plus de sortir de cabine car le contre-interrogatoire découle des questions posées au témoin en interrogatoire principal et il est essentiel de ne pas perdre le fil des débats.

Ceux d'entre nous qui ne possèdent pas le b/c/s doivent souvent passer par le relais. Il nous arrive d'opter, en fonction de nos combinaisons linguistiques, pour l'interprétation en "duo" (un/e collègue "prenant" le témoin b/c/s, l'autre, l'avocat de la défense ou le substitut du Procureur qui s'exprime en anglais, ou vice-versa), ce qui rend l'écoute plus aisée, plus en phase avec la réalité du prétoire.

Autant de facteurs de tension, auxquels se greffe l'interrogation sur les limites de l'interprétation : jusqu'où suivre le témoin dans sa tragédie personnelle, l'avocat dans sa recherche de l'effet ?

À la différence d'une conférence "ordinaire", réglée par des conventions de lieu et de sujet, où l'orateur se veut convaincant par sa neutralité scientifique ou technique, et où le monologue est davantage la règle, les parties à un procès sont par essence polémiques et l'intentionnalité l'élément déterminant de leur communication gestuelle et verbale.

Loin de s'effacer avec l'habitude du prétoire et une meilleure compréhension de la procédure judiciaire, le stress s'accumule. Le Tribunal occupe une place considérable dans notre vie d'"exilés". Heureusement, il y a, en contrepoint, la découverte d'une culture riche et attachante et le sentiment de participer à un examen de conscience collectif salutaire.



Kia Deschamps est membre de l'AIIC depuis 1990. Freelance depuis 1975, à Berlin d'abord, puis à Sydney (Asie-Pacifique) et ensuite à Bruxelles, elle est interprète permanente au TPIY depuis janvier 1997.
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Kia DESCHAMPS. "L'interprétation au T.P.I.Y.". aiic-italia.it September 10, 2000. Accessed October 19, 2019. <http://aiic-italia.it/p/230>.