Lettre du Président: Le stress

Les interprètes mènent une vie professionnelle agitée : l’activité intellectuelle est intense, la préparation intensive, la technicité des sujets considérable, la gestion des déplacements complexe et l’équilibre avec la vie de famille délicat.

Comment, dès lors, ne pas prétendre que les interprètes sont exposés à un stress constant et soutenu ? Comment ce stress se manifeste-t-il ? Est-il notre ami ou notre ennemi ? Existe-t-il des moyens de le maîtriser, voire d’en faire un allié ?

Sous une forme ou sous une autre, tous les travailleurs sont exposés au stress. Celui-ci peut naître des contraintes imposées par la société dans son ensemble, ou par l’entreprise qui les emploie. Il peut tenir à la longueur des horaires de travail, aux tensions créées par de mauvaises relations avec les collègues ou les supérieurs, aux contraintes de résultat ou de productivité imposés par la direction, à l’impossibilité d’organiser son activité selon ses propres souhaits. Dans une profession (le plus souvent) indépendante [1] telle que l’interprétation de conférence, le stress se manifeste de façons différentes, mais non moins envahissantes.

Dans son expression la plus évidente, le stress est d’origine exogène : il nous est imposé par le monde extérieur, les contraintes matérielles, les autres, la vie que nous menons. Ainsi, chaque interprète est appelé à se plier à toutes sortes d’exigences concrètes : gérer son calendrier, planifier ses voyages, réserver les billets de train ou d’avion, choisir les hôtels, préparer sa valise, entretenir une correspondance avec les organisateurs de conférences, les recruteurs ou les collègues, rédiger et envoyer ses factures, tenir sa comptabilité et ses statistiques.

Mener une vie d’interprète indépendant, c’est aborder, chaque fois pour une très courte durée, des sujets d’une grande variété, mais aussi d’une grande technicité. Cela signifie s’y préparer, parfois dans l’urgence : rechercher des informations par soi-même ou, si on les reçoit de l’organisateur, les classer, les imprimer ou les visionner à l’écran, faire des recherches documentaires ou terminologiques, organiser des glossaires ou des fiches. De surcroît, chaque conférence ne se présente pas isolément : certaines périodes de l’année sont plus denses en réunions que d’autres, ce qui signifie que l’interprète devra se préparer simultanément à plusieurs sujets en parallèle, voire coordonner des voyages qui se succèdent. 

Ainsi, le stress vient aussi de la combinaison entre les tensions intellectuelles liées à la préparation du contenu de la réunion, et les tensions matérielles liées à l’organisation des voyages correspondants. La gestion du temps est à cet égard un facteur essentiel : aurai-je assez de temps pour consulter tous les ouvrages, lire tous les documents, me familiariser avec le vocabulaire technique, mais aussi me rendre à la gare ou à l’aéroport à temps pour passer les contrôles douaniers ou de sécurité et, une fois arrivé sur place, arriver dans mon hôtel à une heure raisonnable, ou au palais des congrès suffisamment tôt pour le début de la réunion ? Face à ces contraintes dont bon nombre ne dépendent pas de lui (grèves, retards, transports, etc.), l’interprète doit développer un sens aigu du temps disponible, mais s’expose également au risque d’une certaine angoisse si des événements imprévus viennent bouleverser son programme établi.

Même en réunion, les contraintes exogènes continuent à exister : changements de programme qui mettent sens dessus dessous les horaires prévus ou la coopération entre cabines, orateurs difficiles ou rapides, communications mal présentées ou d’un contenu auquel l’interprète ne pouvait pas s’attendre, problèmes humains ou techniques à résoudre au sein de l’équipe des interprètes ou avec les techniciens, imprévus dans l’agencement des cabines, l’aération, la visibilité ou la qualité du son…

Certes, la plasticité intellectuelle, la souplesse et la rapidité d’adaptation à la pensée d’autrui, la gestion des difficultés dues aux discours prononcés, la capacité à garder « plusieurs fers au feu » (en d’autres termes le « multitasking ») sont des éléments que tout interprète a appris à maîtriser en gérant la charge cognitive. Pris individuellement, ils ne constituent généralement pas un problème insurmontable en soi. En revanche, la conjugaison de plusieurs sources de tensions simultanées peut créer chez l’interprète le sentiment d’être « dépassé par les événements », de ne plus savoir où donner de la tête, et donc d’être stressé.

Qui plus est, ces éléments concrets auxquels notre environnement nous confronte ne sont pas les seuls à nous agresser. Nous sommes nous-mêmes d’excellents producteurs de stress endogène. Rappelons-nous l’inquiétude qui nous rongeait lorsque nous étions débutants dans la profession : allions-nous être à la hauteur de notre tâche, supporter la comparaison avec nos collègues plus chevronnés, être suffisamment (et correctement) préparés ? Ou, sur un autre plan, allions-nous même recevoir des offres de travail en nombre suffisant pour vivre de notre métier ?

Même l’âge et l’expérience venant, nous ne sommes pas à l’abri de ces angoisses existentielles ou tout simplement professionnelles : face à des réalités économiques difficiles, il est compréhensible que l’on puisse s’inquiéter de son avenir, de l’adéquation entre sa combinaison linguistique et le marché, de ses perspectives de travail. Et pour couronner le tout, la profession exercée n’est pas le seul domaine dans lequel s’exerce le stress, endogène ou exogène : la vie privée, la famille, la santé, les autres occupations viennent avec leur lot de craintes, de tensions et de soucis. Là encore, chacun d’entre eux, pris isolément, reste surmontable – c’est l’accumulation de difficultés de tous ordres, survenant sur plusieurs plans à la fois et parfois au moment le plus inopportun, qui suscite en nous cette nervosité palpable dont nous avons tant de mal à nous défaire et qui, à son tour, présente le risque de faire tache d’huile.

N’oublions pas que le stress, bien qu’étant l’expression d’angoisses et de tensions psychologiques, se manifeste de façon tout à fait concrète et physique sur notre organisme : à court terme, il provoque notamment des troubles de la respiration ou du rythme cardiaque. Or, nous savons bien que la respiration est la base même de notre voix, notre outil de travail principal, que nous ne pouvons pas nous permettre de traiter à la légère. Car c’est par notre voix que nous faisons passer une part importante du message que nous interprétons, et c’est le calme, l’aisance et la fluidité de notre débit qui rassurent et convainquent nos auditeurs. De même, une respiration irrégulière ou mal maîtrisée génère des troubles de l’oxygénation du cerveau, entraînant déconcentration et anxiété.

A plus long terme, les effets sont encore pires: insomnies, troubles digestifs, irritabilité, maladies graves… Arrêtons là la liste, je serais navré que la simple lecture de cet article soit en elle-même source de stress !

Il existe néanmoins de nombreux moyens pour lutter efficacement contre le stress, soit en le combattant de l’intérieur, c’est-à-dire en évitant qu’il ne prenne une trop grande emprise sur notre esprit, soit en apprenant à vivre avec les contraintes externes que notre monde moderne et notre profession nous imposent.

Sachons d’abord échapper au sentiment d’oppression tous azymuts : apprenons à planifier notre quotidien, à gérer utilement notre temps disponible, à nous en tenir à des horaires rigoureux et réguliers, à respecter notre besoin de sommeil, à nous donner des objectifs professionnels quotidiens raisonnables, quantifiables et mesurables, à intégrer dans notre vie des plages de repos totalement déconnectées du monde moderne et de tous ses moyens de communication.

Sachons ensuite nous donner les moyens de mener une existence saine qui nous permettra de mieux résister aux agressions inévitables : manger sainement, faire de l’exercice, nous aérer dans la nature et nous oxygéner, nous décontracter physiquement (gymnastique, massages), pratiquer une activité de loisirs nous permettant de décompresser, nous livrer à la méditation (qui permet de prendre du recul sur le quotidien trop envahissant).

Les spécialistes du stress reconnaissent volontiers que celui-ci existe sous deux formes : le « bon » stress et le « mauvais » stress. Le mauvais est celui qui nous paralyse et nous donne le sentiment de ne plus être les maîtres de notre vie. Il nous prive de temps libre, nous harcèle et nous fait vivre à 100 à l’heure, et provoque agitation et nervosité. Le bon stress, quant à lui, correspond au trac maîtrisé des acteurs au moment de monter en scène : il éperonne, donne le coup de fouet nécessaire pour que nous mobilisions toutes nos forces physiques et intellectuelles et que nous restions concentrés. Sachons le dompter et en faire notre allié ! 

Dans ce numéro

Les statistiques annuelles de l’AIIC foisonnent de renseignements intéressants, concernant l’âge moyen des interprètes, l’évolution des marchés ou l’utilisation des langues dans les conférences internationales. Le rapport 2009 va encore plus loin, en comparant les chiffres des cinq années précédentes. Commençons donc par le portrait statistique de l’AIIC, par Jacquy Neff.

Le secteur marché privé de l’AIIC (PriMS), qui se réunit deux fois par an, offre l’occasion de débattre de sujets qui sont toujours à la pointe de l’actualité. Récemment, il a abordé la certification, les organisateurs de conférence professionnels (PCO) ou encore l’interprétation à distance.

Le premier de ces points est approfondi par Birgit Christensen dans interprétation et certification: «Les interprètes doivent se poser la question de base: comment garantir la vertu cardinale, recherchée aussi bien par les clients que par les utilisateurs et les professionnels: la qualité.»

En 2010, à Rome, le secteur PriMS a réuni interprètes et PCO. Babette Siebel et Birgit Christensen font ressortir ce qu’ils ont en commun dans l’interprétation de conférence dans un environnement en pleine mutation.

Les progrès technologiques nous chasseront-ils bientôt des salles de conférence? Le PriMS aborde la question dans conférences et interprétation à distance.

Passons ensuite à nos amis du Comité des permanents, qui, comme tous les ans, passent en revue les sujets brûlants au sein des organisations internationales: une croissance par à-coups.

Nous conclurons par un article qui jette un coup de projecteur sur la controverse suscitée par la certification, sur les parutions récentes en librairie, sur les webcasts, blogs et autres apps, et sur tout ce qui agite le vaste univers des mots : les langues dans l’actualité.

[1] Environ 10 à 15% des interprètes membres de l’AIIC sont employés permanents d’organisations nationales ou internationales, et donc régis par un statut d’agent ou de fonctionnaire. Le présent article se concentre essentiellement sur les interprètes free-lance, qui exécutent des missions de courte durée pour une succession d’employeurs multiples.



Recommended citation format:
Benoît KREMER. "Lettre du Président: Le stress". aiic-italia.it March 15, 2011. Accessed August 22, 2019. <http://aiic-italia.it/p/3591>.