Pour un vrai plurilinguisme

Le système de l’"interprétation réversible", ou des langues-pivots, imaginé par les services administratifs de l’Union européenne (UE) a du moins le mérite de mettre bien en évidence la difficulté du plurilinguisme dans les organisations internationales.

Le problème fondamental, simple à définir, difficile à résoudre, consiste à assurer l’égalité de traitement de toutes les langues officielles dans des conditions matériellement rationnelles.

Il me paraît évident que la solution est d’abord affaire de volonté politique. Je m’abstiendrai donc de reprocher aux instances administratives de l’UE de recourir à des expédients là où manifestement elles ne disposaient pas des instructions générales qui les auraient évités.

Les réalités

On connaît les réalités linguistiques :

L’anglais s’hégémonise. Plurilingues en droit, les organisations intergouvernementales le sont désormais rarement dans les faits. Dans la plupart des organismes du système des Nations Unies, l’anglais représente la grande majorité (70 ou 80 % à l’ONU même?) des textes originaux. La tendance est moins nette pour la langue parlée, mais il est symptomatique qu’un diplomate français, s’adressant récemment à un organisme intergouvernemental de la Commission économique régionale à Bangkok (où le français est de tout temps langue officielle de travail), ait demandé qu’on l’excuse de s’exprimer en français parce qu’il en avait reçu instruction de son gouvernement. Et cela venant d’un pays supposé veiller jalousement sur sa langue !

À vrai dire, dans les organisations internationales, seul l’anglais joue pleinement le rôle de langue de travail : sachons que pour le moment il y a lui, d’un côté, et de l’autre, des langues d’interprétation et de traduction à partir de l’anglais.

Il est bien connu que langage et pensée sont en symbiose et que toute langue a deux fonctions : la communication et la conceptualisation.. Or, dans les organisations internationales (surtout leurs secrétariats), l’anglais monopolise l’expression des concepts, et comme c’est normal, privilégie ce faisant, avec des variantes nationales et régionales, les concepts que lui dicte son contexte socioculturel et politique propre.

Cette situation tient bien sûr au premier chef à l’évolution politique mondiale des 60 à 80 dernières années : elle tient en outre à l’attitude des gouvernements et des fonctionnaires eux-mêmes ; et il va de soi que la responsabilité des secrétariats est écrasante : à l’ONU, par exemple, où les instructions de l’Assemblée générale, comme celle qui prohibe les réunions informelles destinées à esquiver l’interprétation et la traduction, sont superbement ignorées.

Paradoxe : la langue anglaise est une des premières victimes de sa propre hégémonisation. De plus en plus mal employée dans les organisations internationales (non seulement au parlé mais encore à l’écrit ), elle se rudimentarise, et ses utilisateurs approximatifs peinent à rendre correctement une notion un tant soit peu inhabituelle : ce qui explique en partie cette abondance de truismes et de répétitions dictée par la prudence (la paresse, aussi) et qui caractérise trop souvent les textes émanant des organisations internationales.

Évolution regrettable, surtout quand on pense à une organisation à vocation fédéralisatrice comme l’UE : qui, en effet, se voudra citoyen européen s’il se sent officiellement marginalisé dans sa langue par les institutions appelées à gouverner sa vie quotidienne ?

La grande question, dès lors, devrait être de restaurer toutes les langues officielles, à l’UE et ailleurs, dans leur double fonction de communication et de conceptualisation.

Une solution gestionnelle ?

L’idéal serait que tout le monde puisse fonctionner en tout temps dans sa langue naturelle ou à défaut dans la langue officielle de son choix. Ce n’est probablement pas entièrement possible, mais, dans les relations intergouvernementales du moins, on peut y tendre, par exemple en appliquant les principes suivants :

  • Séparation formelle du budget linguistique et du budget général de l’organisation ;
  • Égalité budgétaire de départ (crédits du même montant pour toutes les langues officielles) ;
  • Assignation à chaque membre d’un “quota de services linguistiques en franchise” selon un double critère : contribution au budget linguistique de base et degré d’utilisation directe (hors interprétation/traduction) de la ou des langues considérées;
  • Contribution de base au budget linguistique, du même taux pour tous les membres que celui de leur contribution au budget général de l’organisation ;
  • Contribution spéciale au budget linguistique, destinée à couvrir les coûts des interventions linguistiques hors quota, avec possibilité pour tout membre d’ajuster à tout moment le montant de cette contribution en prioritisant les services linguistiques d’après ses besoins et/ou en assurant lui-même des services à moindre coût ;
  • Redistribution à tous les membres de l’organisation, à proportion de leur contribution de base au budget linguistique, du surplus budgétaire résultant des contributions spéciales.

Un mécanisme de ce type obligerait les petits contributeurs à langue relativement peu usitée à payer davantage (en proportion et parfois dans l’absolu) que les grands contributeurs à “ grande ” langue ” pour des services intégraux d'interprétation et de traduction vers leur langue. La contrepartie résiderait dans la possibilité permanente pour tous de se procurer, en y mettant le prix, tous les services linguistiques voulus et d’ajuster les dépenses correspondantes en cas d’impossibilité budgétaire. De plus, un tel système couperait court aux récriminations de basse intendance venant des pays riches.

Ce type de solution purement gestionnelle, je le reconnais, peut paraître complexe. Même, j’admets que pour des raisons qui ont pu m’échapper il soit impraticable. (Le cas échéant, je tiens à disposition une application fictive inspirée de la situation à l’UE).

Ça ne veut pas dire qu’on doive en rester là !

Aller plus loin : vers la langue-pont universelle

Voilà longtemps qu’on suggère de recourir à une vraie langue auxiliaire de relations (LAR), ou langue-pont, conçue dès le départ pour permettre la communication rationnelle entre langues naturelles sans idée de les remplacer ou de les dominer. Aucune langue naturelle ne saurait ambitionner cette place : l’anglais, qui l’occupe par défaut et pour des raisons conjoncturelles (j’appelle “ conjoncturel ”, dans ce domaine, tout ce qui n’a pas duré plus de 100 ans), peut-être moins que d’autres, à cause de son caractère hautement idiomatique et contextuel, de sa prononciation très irrégulière et de ses connotations socioculturelles (politiques aussi) de plus en plus marquées.

La vraie langue-pont sera résolument artificielle – volontariste. La grammaire, le lexique, la graphie et la prononciation y seront strictement normalisés, sur la base des règles et formes à la fois les plus simples et les plus généralement acceptables. Cette langue sera donc apte à absorber, traiter et développer toutes sortes de lexiques provenant de toutes sortes de langues. Elle sera neutre en ce sens qu’elle accueillera tous les concepts sans volonté de discrimination politique, sociale ou culturelle, et surtout elle ne cherchera pas à supplanter une autre langue ou autre culture, mais à faciliter et développer les relations entre toutes les langues et toutes les cultures. Elle sera, en résumé, l’instrument idéal de la compréhension et donc de la paix internationales.

Sa mise en place n’exigera pas un effort financier démesuré, parce qu’elle sera progressive (nous parlons à échelle de 20 à 30 ans, peut-être plus). On commencera par se doter des instruments requis (dictionnaire électronique mondial, glossaires opérationnels multilingues et bilingues, programmes de traduction assistée par ordinateur, etc.) tout en familiarisant les responsables linguistiques – en premier lieu les terminologues – et les administrateurs des organisations avec les ressources et les mécanismes de cette langue-pont. Ce n'est que peu à peu que les autres fonctionnaires de l'organisation seront appelés à utiliser la nouvelle langue universelle. Mais quels que soient le rythme et les investissements de départ, il y a certitude d'économies et de facilités considérables en fin de parcours. Quant à l’objection majeure – l’“ irréalisme ” prétendu du passage à une langue universelle au motif que ces évolutions-là ne peuvent se faire que naturellement –, il est rare qu’un argument sérieux vienne l’étayer ; elle est de toute façon démentie par les nombreuses réformes linguistiques volontaristes déjà opérées dans le monde. Ne prenons pas systématiquement nos désirs pour des irréalités : et d’ailleurs, quel pire irréalisme que celui des préjugés ?

Une langue auxiliaire de relations au moins fonctionne déjà : je parle bien sûr de l’espéranto. D’après les experts (auxquels je m'en remets n'étant pas espérantophone moi-même), il faudrait moins de trois cents heures de pratique pour maîtriser cette langue, que je suppose d’ailleurs largement perfectionnable et adaptable, et dont le lexique technique reprendrait sans doute, sous une forme reconnaissable mais régulière, beaucoup d'expressions internationalement popularisées par l’anglais dans son rôle actuel de simili-langue universelle.

L’UNESCO a, en 1954 et 1985, adopté en faveur de l’espéranto diverses recommandations. Il serait peut-être temps d’y donner une suite sérieuse, ne serait-ce que pour ouvrir un débat général sur l’adoption d’une vraie langue universelle pleinement fonctionnelle.

Des perspectives professionnelles passionnantes

Et les professionnels des langues dans tout cela ?

Le passage à une langue auxiliaire de relations universelle, espéranto ou autre, valoriserait radicalement leur métier en mettant à leur disposition un étalon universel et rationnel non seulement pour l’analyse et la comparaison théoriques mais aussi pour l’action concrète en milieu international multilingue.

Avec l’avènement d’une véritable langue-pont universelle et avec les ressources exponentielles de l’informatique nouvelle (dictionnaires électroniques, traduction assistée par ordinateur), l’égalité linguistique ne relèverait plus de l’impossible. Les échanges interlangues deviendraient bien plus fréquents et productifs. Éditeurs, interprètes, terminologues, traducteurs et autres personnels linguistiques seraient, par la force des choses, associés bien plus activement que par le passé à ces développements.

Une perspective qui a de quoi enthousiasmer, plus en tout cas que le statu quo – que je définirai quant à moi comme la monopolisation croissante du maniement des concepts par une langue avec, au bout du compte, l’uniformisation anémiante des modes de pensée.



Jacques Roman est ancien chef de la Section des traités à l'ONU-New York et ancien chef du Groupe français de la Section des services linguistiques à l'ONUCESAP-Bangkok

Recommended citation format:
Jacques ROMAN. "Pour un vrai plurilinguisme". aiic-italia.it April 29, 2002. Accessed April 22, 2019. <http://aiic-italia.it/p/729>.