AIIC : 1950-2000

Un demi-siècle d'interprétation de conférence moderne (et du rôle de l'AIIC dans ce domaine)

NUREMBERG

Au moment où le tribunal de Nuremberg introduisait un très encombrant premier système de simultanée, je devais conclure à l'impossibilité de poursuivre ma carrière d'éditeur, qui avait beaucoup souffert de l’occupation nazie. Une première traduction de Henry Miller, Anais Nin, André Gide, Charles Morgan, Martin Buber… n’eut aucun retentissement. Ces auteurs étaient encore inconnus, hélas, du grand public.

CHUCHOTAGE/MICRO

En 1950, Bernard Fortin, chef de la section française de la radio PCJ d’Hilversum, fit parfois appel à moi pour remplacer la traductrice française, Marie-Anne Stom. Il me demanda un jour, en 1951, d’assurer l'interprétation simultanée en allemand à Amsterdam pour des importateurs de tôles: le français et l'anglais étant couverts par des traducteurs de chez Philips, et l'allemand par le collègue anglais toujours fauché de la PCJ ; mais j’étais prévenu que celui-ci n'en serait probablement pas capable. C’est pour cette raison que j’avais été engagé.

En effet, quelques minutes après le début, John, sort en courant de la salle de réunion et me lance: "I can't cope with this, can you take over?"; et me voilà chuchotant l'allemand dans un micro, dans un coin de la pièce pendant deux jours, sans relève, sans pause, le sandwich consommé sous le micro. Faiblissant sous une avalanche de millions et de milliers, je suis au bord de l’évanouissement.

Le technicien, M. Jacot, bientôt fondateur d'une grosse société de location de matériel pour l’interprétation simultanée, me dit ensuite: "Monsieur, savez-vous que vous êtes le seul à être vraiment interprète ?". Me voilà donc lancé (grâce à lui) dans cette profession…

EUROPE/PRODUCTIVITE/CECA/CEE

C'était l'époque du Plan Marshall et du ministre Mansholt, pionnier néerlandais du "Traité de Rome", de la CEE, de la CECA et de la "vulgarisation agricole" à encourager dans les pays en voie de développement. Dès 1953, aux Pays-Bas, on organise des cours de productivité agricole, d'abord avec Edith Schwartz, une des interprètes des Ministères allemands, (elle faisait partie des interprètes permanents travaillant pour les autorités de l'occupation alliée), ensuite avec des collègues "importées": Gilda Gaudenz, Eef Spanjer, etc. Plus tard, le "Centre International d'Etudes Agricoles" de l'Université de Wageningen me chargea du recrutement pour des séminaires de vulgarisation. La moitié des participants était composée d’Africains; c'est à cette époque que je rencontrai (découvris plutôt) Magda van Emde Boas, Alexis Hollweg, Margie Leenheer (du "Child tracing service") et sa collègue Marie-Anne (Stom) Garnier. Tous ces interprètes étaient doués bien qu’ils n’aient reçu aucune formation. Petit à petit, ils formèrent "l'équipe néerlandaise". Vinrent s'ajouter en hiver des réunions dans divers pays de "la campagne européenne de la jeunesse agricole", dont l’organisatrice était Irène Scizier de Genève, bonne interprète elle aussi.

Puis nous arrivèrent les premières diplômées de l'Ecole de Genève: Toos Gijtenbeek, Elly Schoenmakers, Joan de Vriendt puis Hadassah Herschberg de Tel Aviv; et dans les années 60, Danielle Zerner (Bolhuis), Michelle Martel (Berkhouwer), Inge Piket et d’autres, membres quasi-permanents de nos équipes…

CONGRES SCIENTIFIQUES

C'est entre 1955 et 1962 que se sont formés les "services de congrès" des trois grandes villes que sont Amsterdam, Rotterdam et La Haye et que commença la construction des centres de congrès munis de cabines fixes. A cette période la Hollande était encore capable d’accueillir de grands congrès médicaux : Phlébologie, Rhumatologie, Fédération Dentaire, pour lesquels, par la suite, seules les très grandes villes comme Londres, Paris, et New York eurent des salles et des hôtels de taille suffisante… C'est là que naquit parmi les fidèles collègues locaux l'idée d'une coopérative.

LES GRANDES CONCENTRATIONS D'INTERPRETES - LONDRES, PARIS, GENEVE

Il y avait en Allemagne une série de noyaux indépendants à Berlin, Munich, Hambourg, Francfort, etc. L’atmosphère et les rapports humains étaient très différents à Paris, au Royaume-Uni, en Allemagne ou en Belgique ; mais leur description déborderait le cadre de ce petit aperçu…

Au début de ma nouvelle carrière en 1951, je pris contact avec Thadé Pilley de Londres. C'est lui qui me recommanda en 1952 d'offrir mes services à la CECA.

LA CECA, LUXEMBOURG

J''y appréciai vivement le Chef-Interprète Günther Haensch (école de Munich), d’une grande efficacité et ouverture d'esprit. Je partageai un bureau avec l'excellente Ursula Wenmaekers, littéralement morte d'épuisement à force de chuchoter entre Jean Monnet et le vice-président allemand, M. Etzel. Jean Monnet, homme de profonde conviction, ne gaspillait ni son temps, ni son énergie en grandes paroles ou vanité.

C'est là que je retrouvai les collègues Nora Saxe (du Bureau OPS Obrien, Pickering & Saxe) et Cleves Marett de Londres, Marlyne Wagner de Paris, Cleves Marett, fille d'ambassadeur britannique, possédant une bonne partie de l'île d'Ischia, remarquablement érudite, travaillant dans les cabines anglaise, française ou italienne avec le même accent sonore, ne trahissant aucune nationalité.

La Haute Autorité se réunissait, en 1952, Place de Metz, au 3ème étage, sans ascenseurs! Mais Cleves gravissait les escaliers difficilement. On porta donc sa serviette remplie de dictionnaires. La réunion se déroulait dans une salle sans cabines; les interprètes étaient assis dans une grande salle attenante vide et sans vitres: nous ne pouvions voir ni la réunion, ni les délégués. Cleves, Marlyne Wagner, et les autres occupaient chacun un côté de la table. Il arriva parfois au micro de tomber par terre…

A l'occasion du premier jubilé de la CECA , il y eut une séance solennelle. Les dignitaire rassemblés prirent place derrière une longue table fleurie. C’est le moment que choisit l’installation pour tomber en panne! Marlyne, Cleves Marett et moi étions installés autour d'une table en face des délégués. Le belge francophone Paul-Henri Spaak s’empressa de parler néerlandais. Je dû alors traduire du néerlandais vers l’allemand tout en gribouillant sur un bout de papier ce qu'il disait, à l'intention de mes deux collègues qui ne comprenaient ni le néerlandais ni l’allemand…

Dans les réunions normales où je travaillais en cabine française, je n'avais ni micro ni écouteurs; lorsqu'un flamand ou néerlandais prenait la parole, on me tendait les écouteurs idoines et un micro et je traduisais sans avoir du tout suivi les travaux de la réunion…

LES FOLIES DU MARCHE PRIVE

Je pense que tous les collègues de ma génération ont subi les dérives du marché privé jusqu’à l’introduction des cabines. Habituellement, les délégués étaient regroupés en secteurs linguistiques. Et deux ou trois interprètes traduisaient simultanément en "chuchotage-hurlé" (Brüll-flüstern) ce que disait l'orateur ou le président de séance. Ce système eu cours de Paris à Tournai en passant par le Kurhaus de Schéveningue

Autre exemple : la "conférence de la pomme de terre" dans le sud de la Suède, qui se tenait en français, anglais et allemand. J’y travaillais avec René Pinhas. Nous y assurions l’aller-retour entre l’allemand et le français, et l’anglais et le français respectivement, chacun enfermé, engoncé dans une cabine téléphonique lourdement décorée (modèle 1935), aussi haute qu'étroite. A la hauteur des yeux, les énormes armoiries royales suédoises gravées dans la vitre nous troublaient la vue. Les écouteurs étaient connectés à une fiche électrique normale, à brancher soit sur la prise « allemand », soit sur la française. Le Président de l'Association suédoise avait fabriqué l'installation lui-même et s’occupait de régler le son tout en présidant… Le plus étonnant fut sans doute que ce système fonctionna.

LES SECRETARIATS D'INTERPRETES-RECRUTEURS

Ils furent fondés par des collègues individuels ayant l'ambition (ou se sentant logiquement responsables) du recrutement des collègues, souvent plus jeunes, et de la formation des équipes. Le nombre et la taille des congrès augmentaient. Timidement, certains créèrent le terme de "Consultant Interpreter". Mais au sein de l'AIIC, ce fut un terme et un sujet tabou. C'est en 1968 seulement que nous eûmes une première rencontre entre interprètes-conseils: R. Lochner (Hambourg), Nora Saxe (Londres), Gérard Ilg (Paris), Joyce Templeton (Italie), moi-même…et d’autres pour discuter de cette fonction et pour finalement en faire accepter l’idée par l'AIIC…

Mais l'AIIC ne se laissa pas si facilement convaincre, et le procès-verbal de cette intéressante réunion doit dormir dans un tiroir quelconque.

LA COOPERATIVE

Aux Pays-Bas ce furent Magda v. EB, Alex H, Toos G, Margie L-B, Elly S qui vers 1956 ou 1957 me convainquirent d’engager quelqu'un pour répondre au téléphone, faire les contrats et les travaux de bureau, nous nous cotiserons et créerons une coopérative.

Or, je venais de rencontrer Igor Schuurman, un garçon intelligent, cultivé, excellent linguiste, doué dans le domaine administratif et sans aucune ambition de carrière. Je l'installai d'abord chez moi, ensuite chez la mère de mon fils (musicienne mais excellente comptable, se chargeant toujours de ma comptabilité, également après notre divorce).

Le nombre d'heures de bureau et les responsabilités d'Igor allèrent croissant dans les années 60. Je n’en retirai aucun bénéfice personnel : mes honoraires d’interprète me suffisaient. Vers la fin des années 60, on paya à Igor une modeste assurance-vieillesse.

La Coop fut chargée d’organiser de plus en plus de congrès. IBM était un client important depuis 1960, ce qui nous permit de mécaniser et de mieux installer le bureau. Evidemment, la "coop" en tant que groupement d'interprètes ne réunissait que des membres de l'AIIC ; aujourd’hui encore, elle est dirigée grâce au dévouement d'un comité élu par les membres.

LE NOMBRE CROISSANT DES COOPERATIVES LOCALES OU NATIONALES

L'idée de la "Coopérative", formule juridique très néerlandaise, attira l'attention de collègues AIIC qui créèrent ensuite des groupements dans presque toutes les grandes villes. Ils établirent des bureaux plus durables (et souvent mieux équipés) que celui du simple interprète-conseil individuel, souvent absent pour les besoins de sa profession.

Nous eûmes de fréquentes rencontres pour discuter de cette forme d’organisation à l'occasion de réunions AIIC (secteur non conventionné ou autres), ce qui donna lieu à une copieuse correspondance. Madeleine Girot participa à ce travail ; Diana Wylde m'aida à rédiger un "Règlement des Coops" qui fut publié dans un Bulletin de l'AIIC de 1985.

Presque tous les pays finirent par avoir une coopérative comportant un certain nombre de membres AIIC.

MA DERNIERE CONFERENCE?

C’était en 1992, la conférence était intitulée "Les handicapés physiques et mentaux," et j’y étais interprète bénévole. Présidés par un britannique, les travaux s’y déroulèrent en français, allemand et anglais, interprétés vers ces mêmes langues et le néerlandais. La conférence avait été organisée par une collègue flamande, mère d'un enfant handicapé. A défaut d’orateur néerlandophone, je traduisais d'allemand en français. Mais le dernier intervenant, un spécialiste anthroposophique néerlandais des handicapés, avait préparé sa communication dans sa langue maternelle. Je l’ai donc interprété vers l’anglais avec d’autant plus de plaisir que le président de séance était un gentleman extrêmement courtois, et que je m’étais, fort heureusement d’ailleurs, intéressé aux idées et méthodes anthroposophiques.



Novembre 2000

Recommended citation format:
Henri W. METHORST. "AIIC : 1950-2000". aiic-italia.it September 30, 2002. Accessed February 18, 2019. <http://aiic-italia.it/p/847>.